Mes ancêtres et vos ancêtres avaient certainement leurs petites habitudes pour affûter et aiguiser leur hache. D’ailleurs, on compare souvent les haches trouvées en vide grenier avec les haches modernes en s’exclamant que les haches d’antan étaient vraiment meilleures.
Nous reviendrons sur ce point dans un autre article, mais réglons tout de même la principale idée reçue :
L’acier n’était pas meilleur autrefois, celui de nos jours est même de meilleure qualité que celui des procédés du XIXe siècle. Enfin, l’acier outil utilisé par les quelques taillanderies industrielles qui subsistent en Europe n’a certainement pas changé entre le 20e et le 21e siècle.
En revanche, les haches du siècle dernier reste souvent meilleures que celles d’aujourd’hui, cela pour deux bonnes raisons.
I. La standardisation des haches
D’une part, leur forme n’était pas standard. Si vous entrez dans un magasin d’équipement agricole, pour trouverez certainement un merlin, une hache dite “française” à emmanchement conique, une hache dite “alémanique” ou “germanique” à emmanchement par coin, et éventuellement une hache dite “canada” elle aussi à emmanchement par coin. C’est ce que l’on nous vend aujourd’hui, non pas parce que ce sont les modèles les plus efficaces de toute la lignée des haches qui ont existées sur terre, mais parce que ce sont les plus faciles, rentables à produire. Aussi, elles sont épaisses, avec des manches épais, pour réduire les coûts de retours clients pour faire marcher la garantie.
On peut d’ailleurs lire le peu de considération qu’ont les fabricants français sur l’utilité de leurs haches.
Leborgne à propos de sa hache française de 1500g : “Hache pour ébrancher et refendre sur plot des bûches de fils droits”
Revex à propos de sa hache française de 1750g : “Une hache est un outil traditionnel qui permet d’abattre des arbustes ou de couper des grosses branches grâce à son taillant forgé en acier allié et affûté.”
Ce peu d’ambition qui rapproche l’utilité d’une hache à celle d’un merlin et d’une serpe, n’est pas uniquement de la faute de ces deux fabricants, mais aussi le résultat d’un désintérêt de masse sur presque 3 générations envers les outils manuels. Ainsi nous avons ce que nous méritons : des outils qui ressemblent à des outils mais dont on n’ose même plus imaginer l’efficacité.
(Si vous travaillez chez Leborgne, Revex, Perrin, Gouvy, et que ce post vous fait réagir : contactez-moi, je serais très heureux de dépoussiérer avec vous les matrices d’outils que vous ne produisez plus).
En 1920, la taillanderie Bret proposait plus d’une centaine de modèles de haches sur son catalogue. Pour des usages différents, des métiers différents, mais aussi avec des formes régionales.


II. L’affûtage et l’aiguisage des haches
Venons-en à la deuxième raison et au sujet principal de notre article.
De nos jours, on trouve encore des haches neuves de très bonne qualité, c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la Frontière existe : faire travailler ces taillanderies industrielles et faire en sorte de conserver la diversité de leur catalogue. En revanche, on peut souvent comparer une hache neuve à une vieille Talabot trouvée en vide grenier et se dire que la Talabot est plus efficace et a un meilleur comportement dans le bois. Cela, même quand les deux modèles sont similaires et que l’on sait que les procédés de fabrication n’ont pas évolués.
Une chose pourtant change la donne : le fait que la Talabot soit potentiellement passée dans les mains de quelqu’un qui savait affûter une hache*. Attention, quand je parle ici d’affûtage je ne parle pas de frotter une pierre contre le tranchant pour le rendre coupant, mais bien d’améliorer la capacité du tranchant à faire le travail de la hache : pénétrer dans le bois avec le moindre effort.
En effet, sorties d’usines, les haches ne peuvent que rarement approcher la finesse de tranchant qu’on leur souhaite pour être efficaces. Cela pour plusieurs raisons :
1- Complexité : l’affûtage et l’aiguisage sont des processus qui coûtent cher car ils nécessitent bien souvent un ouvrier habile pour les réaliser. En outre il arrive en fin de processus de fabrication et il ne doit surtout pas altérer la géométrie ni les traitements thermiques. L’enlèvement de matière doit donc être particulièrement méticuleux.
2- Logistique : la plupart du temps, les fabricants ne s’embêtent pas à déposer délicatement les haches dans de petites boîtes molletonnées afin de les transporter car cela ferait exploser les coûts. Raison de plus pour avoir un tranchant plus épais afin d’éviter toute altération jusqu’à la distribution
3- Sécurité : les magasins ne souhaitent pas risquer de blessures de leurs employés ou clients avec des outils trop tranchants, ni avoir affaire aux retours des clients mécontents ayant fendu leur bois au dessus des graviers de la cour.
4- Économies : pour toutes les raisons ci-dessus et la consommation importante d’abrasifs, l’affûtage et l’aiguisage à l’usine est un détail qui demande beaucoup de moyens et gonfle le prix final de l’outil.
*on tombe aussi sur des haches qui ont été malmenées ou qui sont très usées. On ne peut jamais savoir précisément quelle était la forme initiale d’une hache ancienne. Il est possible que celle-ci ait perdu plusieurs centimètres de tranchant, voire même que l’usure ait dépassé la zone de trempe.

Comment affûter et aiguiser pour améliorer le tranchant d’une hache ?
Que ce soit pour redonner vie à une ancienne hache dont le tranchant a été usé et non entretenu, ou préparer une hache neuve dont la forme vous convient, une technique simple consiste à affiner les premiers centimètres de tranchant de votre fer de hache. On obtient donc un angle plus aigüe au niveau du tranchant, davantage capable d’ouvrir la voie à la hache pour couper les fibres du bois.
Nous avons réalisé une vidéo sous-titrées pour expliquer et montrer l’ensemble des étapes :
Mise à jour de la technique pour aiguiser une hache en 2024, soit 2 ans après.
Dans cette vidéo, la hache que j’affûte est une Trade Axe en provenance d’un ancien stock. Celle-ci possède un œil très large, sur lequel j’appuie quasiment ma lime pour donner l’angle de mon biseau primaire dans la vidéo. Lorsque je regarde ça aujourd’hui, je me dis que cela peut enduire en erreur : on ne définit pas toujours l’angle d’affûtage du biseau primaire en s’appuyant sur l’oeil de la hache.
En effet, certaines haches sont plus longues et dotées d’un œil plus étroit, comme par exemple les haches Trento, Française et America de chez Rinaldi. C’est aussi le cas des Trade Axe forgées par Prandi. Dans ce cas, il nous faut trouver un autre repère pour déterminer l’angle d’affûtage.

Pour rappel, nous devons travailler deux angles lorsqu’on aiguise une hache. Le premier est le biseau primaire, c’est sur lui que repose la capacité de pénétration de la hache. En effet, la hache est un outil lancé. Lorsque le tranchant est projeté dans la matière, c’est ce qui se trouve derrière celui-ci qui est majoritairement en friction avec le bois.
Notre biseau secondaire est ce qui détermine la robustesse de notre tranchant. On peut lui donner un angle jusqu’à 45° sans que cela n’abaisse considérablement les performances. Le biseau primaire, quant à lui, ne doit jamais être en dessous de 15°. La méthode que je vais vous partager ci-dessous permet de garantir un angle entre 17 et 20°, un bon équilibre entre robustesse et efficacité.

Ici, on voit bien la problématique de se repérer en posant la lime sur l’œil de la hache. L’angle donnerait un biseau primaire correct pour une hache trapue (avec un collet court, comme une Biscayne par exemple), et trop fin pour une hache à long collet (comme une Rinaldi America).
1. Comment bien déterminer l’angle pour affûter une hache
Pour déterminer le bon angle d’affûtage afin d’usiner le biseau primaire, vous aurez besoin de deux pièces de 20 centimes d’euros.
1- Placez le fer de votre hache dans un étau, en l’entourant d’un chiffon pour assurer une bonne friction. Vous pouvez aussi faire cela avec la hache déjà emmanchée. Dans ce cas, serrez la partie du manche qui se trouve sous la tête de hache dans l’étau, toujours en utilisant un chiffon en tampon.
2- Placez ensuite une première pièce de 20 centimes au bord à bord avec le tranchant de la hache. Puis, placez en une deuxième derrière.

Enlevez la première pièce, puis placez votre lime sur le tranchant. Abaissez la lime progressivement jusqu’à ce qu’elle vienne toucher la pièce restante. L’angle que cela donne représente l’angle d’aiguisage correct du biseau primaire.

Vous pouvez coller un adhésif double face ou de la patafix sous votre pièce pour la maintenir en place pendant que vous usinez. Mais vous pouvez aussi faire confiance à votre mémoire musculaire et commencer à usiner en imprimant cette posture dans votre corps. A ce moment, cela aide de se prendre pour un robot et d’imiter la machine.
Si vous travaillez des bois très durs, comme du chêne ou du résineux sec dans lesquels la hache pourrait entrer en contact avec des nœuds. Ajoutez une pièce sur l’autre pour obtenir un angle final d’environ 25°. La pénétration sera moins importante, mais cet angle assure une bonne résistance de la hache sur des bois très durs ou gelés.
Pour définir l’angle du biseau secondaire, reproduisez la méthode en formant une pile de 3 pièces. (4 pour le travail sur les bois très durs cités plus haut).

Résumé et astuces complémentaires en diaporama
2. Matériel essentiel pour aiguiser sa hache
Les limes pour restaurer et aiguiser les outils
Quand on fait sans machines, le plus difficile dans la restauration d’outils est d’enlever rapidement le surplus de matière. La boutique est l’une des rares à proposer une lime plate de 40cm, bâtarde (grossière). Celle-ci est très efficace pour enlever de gros copeaux de métal.
Attention, comme à chaque fois qu’on utilise une lime, testez d’abord l’acier avec une partie “martyre” de votre lime (le bas, par exemple). Si la lime glisse et ne mord pas le métal, passez votre chemin, cet acier est trop dur pour être limé.
C’est le cas de certaines haches anciennes et des haches Rinaldi et Verdugo. C’est pourquoi nous proposons depuis 2022 l’amélioration du biseau primaire par nos soins.
Elle peut aussi être utilisée sur des houes, machettes, serpes, bêches…
Notre lime plate fine de 20cm est idéale pour entretenir tous les outils. Elle possède des stries parallèles très resserrés et une dureté élevée. Elle est capable de mordre les aciers Rinaldi et Verdugo. Elle est idéale pour former le biseau secondaire, refaire l’aiguisage d’un tranchant très usé ou réparer celui-ci.
Pour enlever beaucoup de matière et affiner l’aiguisage, nous avons dégoté une lime plate polyvalente à deux faces en provenance de Vallorbe (Suisse). La dureté très élevée permet de mordre tous les aciers de la boutique avec le côté stries parallèles (dis “taille simple”).
Très utile pour tous les outils agricoles.
Prendre soin de ses limes
Les limes s’usent dans le temps. Pour augmenter leur durée de vie, utilisez une carde à lime ou un bout de bois biseauté pour chasser les copeaux coincés entre les stries. Ne laissez personne frotter ses doigts sur votre lime (cela les obstrue et réduit leur performance). Ne les laissez pas rouiller, enroulez les dans du papier ou du tissu huilé.
Quelle pierre à aiguiser choisir pour entretenir sa hache ?
Les pierres enlèvent beaucoup moins de matière que les limes, mais sont capables de travailler n’importe quelle dureté d’acier. Si vous commandez nos haches avec un aiguisage réalisé par nos soins, votre hache arrivera prête à l’emploi. Après quelques utilisations, il sera nécessaire de raviver le tranchant.
Si vous affûtez votre hache vous même, il est bon de dégrossir l’affûtage à la lime puis de le finir à la pierre. La pierre permet de lisser les micro-dents laissées par le passage de la lime et de rendre le tranchant plus durable.
N’importe quelle pierre peut faire l’affaire. Il existe simplement des pierres plus pratiques que d’autres à utiliser sur une hache :
La pierre ronde carborundum possède un côté grossier et un côté fin. Le carborundum, contrairement à l’oxyde d’aluminium, libère progressivement les grains usés pour laisser place à des grains abrasifs. Cela offre un certain confort d’utilisation et un résultat homogène. Surtout, cela permet d’utiliser cette pierre à l’eau et non avec du pétrole. (En cas d’urgence la salive fait aussi bien l’affaire).
La forme ronde est très pratique pour aiguiser une hache, c’est la forme qui permet la meilleure pression sur l’outil et une usure relativement homogène de la pierre.
Son côté grossier est assez abrasif pour permettre de réparer rapidement un tranchant légèrement abimé.
Pour les puristes, nous faisons produire cette pierre ronde dans les carrières de Rozsutec, en République Tchèque. Cette pierre naturelle est très fine, durable et robuste. Elle est utile pour entretenir régulièrement le tranchant d’une hache ou hachette car elle est peu abrasive et enlève peu de matière. Elle donne un résultat poli et rasoir.
Elle sera trop fine pour raviver un tranchant très émoussé. Elle mettra du temps à affiner un tranchant formé à la lime. Si on manque de patience, il peut être intéressant d’avoir une pierre synthétique en intermédiaire.
Sa durée de vie est exceptionnelle, je n’ai pas encore réussi à user la mienne.
Un excellent compromis est cette pierre combinée. Elle offre un côté en carborundum et un autre en pierre naturelle bleue des Ardennes.
Le côté carborundum permet de raviver le tranchant voire de le réparer. Et le côté pierre bleue permet de donner rapidement un tranchant rasoir. La pierre bleue des Ardennes est très abrasive et possède un grain fin très réputé. En contrepartie, sa durée de vie est réduite par rapport à la Rozsutec. Il ne faut jamais l’utiliser à sec sinon elle perd trop de matière.
Sa forme est rectangulaire aura tendance à se creuser au milieu si on ne fait pas attention d’utiliser la pierre sur toute sa surface.
La France produit d’excellentes pierre à aiguiser grâce à nos montagnes Pyrénéennes et Sylvain Cuminetti. Cette forme “aiguise tout” provient de la dernière carrière française en activité.
Cette pierre de forme ovale s’adapte à tous les outils, les haches, les serpes, les faucilles, les machettes… Elle peut travailler les tranchants droits, courbés, concaves ou encore convexes.
Elle possède une bonne abrasion et un grain fin (moins fin que la Rozsutec et la Bleue des Ardennes). Sa durée de vie est bonne si on fait attention de bien l’utiliser mouillée. Bien que ce soit une pierre naturelle, elle permet de lisser assez rapidement le passage d’une lime pour affiner l’aiguisage.
En espérant que cet article vous aura plu, n’hésitez pas à me faire part de vos commentaires !
(Aucune IA n’est intervenue pour créer cet article)





















Répondre à Frédéric ChambonAnnuler la réponse.